Michel Ragon, au fil de son œuvre. Par Marie-Gabrielle Giroire

Le 11 mai, s’est tenue la dernière conférence de la saison 2025-2026, consacrée à « Michel Ragon, au fil de son œuvre » par Madame Marie-Gabrielle Giroire. C’est avec beaucoup de vie et de passion que cette historienne de l’art a présenté les trente premières années de l’écrivain vendéen aux multiples facettes : elles sont en effet à l’origine de ses prises de position politiques, artistiques et de son œuvre souvent autobiographique.

1- Fontenay le Comte

Le hasard de la vie militaire de son père, sous-officier à la Coloniale, fait que Michel Ragon voit le jour à Marseille en 1924. Deux mois après sa naissance, sa mère, rejointe plus tard par son père une fois démobilisé, revient habiter à Fontenay le Comte, chez les grands-parents maternels où il restera jusqu’à ses 14 ans.

Son grand-père maternel, Constantin Sourisseau, avait été domestique dans un château puis jardinier et cocher du comte, son épouse Léonie chambrière de la comtesse. Ils ont une fille unique, Camille, qu’ils élèvent « comme une demoiselle ».

Son père, Aristide Ragon, originaire de Saint Martin des Fontaines ne trouvant pas de travail comme ouvrier agricole, s’engage dans l’armée. Après 15 ans en Indochine, il en revient avec une petite fille de 4 ans dans ses bagages, Odette, demi-sœur de Michel. En se mariant (un mariage arrangé par les familles), Camille s’était engagée à s’en occuper, ce qu’elle ne fit pas. Cette « sœur aux yeux d’Asie » fut élevée vraisemblablement à Saint Martin des Fontaines où elle mourut à 24 ans de tuberculose. Aristide de caractère joyeux, est souvent demandé pour animer des kermesses et des noces mais, la vie monotone à Fontenay étant bien différente de ce qu’il avait connu en Indochine, il s’ennuie et se met à boire. Il tombe malade et décède à 45 ans.

Michel est un enfant alors choyé mais fragile et timide, très proche de sa grand-mère. Très intelligent, très curieux, il s’intéresse à tout et retient tout. Il est aussi doué manuellement qu’intellectuellement et excellera plus tard dans le travail en particulier de la bourrellerie, métier de son cousin Gaston.

Le décès du père plonge la famille dans la précarité. La mère reçoit une maigre pension. Michel, alors âgé de 8 ans, quitte l’école Saint Joseph, l’école des riches, pour l’école des frères de l’Ecole Chrétienne, l’école des pauvres. A 14 ans, son certificat d’études primaires obtenu, il lui faut alors apprendre un métier. Sa mère, n’en trouvant pas pour lui à Fontenay (elle veut qu’il garde « les mains blanches ») décide de partir avec lui à Nantes.

2- Nantes

De 14 à 21 ans, Michel Ragon y vit une adolescence et une jeunesse prolétariennes. Sa mère trouve une place de concierge dans un immeuble près du Château et fait des ménages pour compléter sa maigre pension. Le logement se compose de deux pièces insalubres et mal éclairées. Michel, à 14 ans, ne trouve qu’un emploi de coursier au bureau de placement, il allume les poêles et balaie les pièces avant l’arrivée des employés, rudoyé par les adultes, sans contact avec des jeunes de son âge. Quand il fait les courses, il est vu comme un mendiant qui doit prendre les portes de service. Ce sera l’origine de ses idées libertaires. Seuls dérivatifs : la promenade au jardin des plantes le dimanche et la lecture de J. J. Rousseau et ses idées révolutionnaires. Si pour Camille, la lecture est un divertissement, elle est pour Michel un moyen d’acquérir des connaissances et par là-même de pouvoir échapper à sa condition.

La guerre arrive. Camille, de concierge dans la rue du Château, devient dans les beaux quartiers gardienne d’appartements vides délaissés par leurs propriétaires : réfugiés à la campagne, ils veulent éviter les vols et surtout la réquisition. Camille et Michel habitent ainsi tantôt dans un appartement, tantôt dans un autre, découvrant le confort moderne et, pour le plus grand bonheur de Michel, autodidacte, des bibliothèques fournies. Il enchaîne diverses activités sans avenir : manutentionnaire, débardeur, manœuvre etc.

Un an plus tard, les bourgeois revenus, Camille et Michel emménagent, pour un loyer modique, dans une maisonnette au bord de l’Erdre. C’est un quartier de blanchisseurs et de jardiniers, qui leur rappelle leur vie à Fontenay et dans lequel ils se plaisent. Les blanchisseurs embauchent Camille comme ravaudeuse.

1943 : Nantes est bombardée. Michel fait partie des bénévoles qui déblaient et s’intègre dans un groupe de jeunes, ses premiers amis à Nantes. Repéré par le directeur des services de la préfecture et reconnu pour ses compétences, il y travaille et est amené à aider la résistance. Puis, se sentant menacé, il quitte Nantes pour rejoindre le maquis dans le bocage vendéen.

3- Paris

21 ans : Michel Ragon est majeur et quitte Nantes pour Paris. Là encore, il va d’un métier à l’autre, toujours pauvre mais avec le sentiment de liberté, et entre en relation avec la maison Grasset dont le directeur de la littérature prolétarienne devient son père spirituel. Il écrit « l’histoire de la littérature ouvrière du moyen-âge à nos jour, le dictionnaire de l’anarchie, la voie libertaire, etc». Hyperactif et touche à tout, il écrit des romans (Drôles de métiers, Ils se croyaient illustres et immortels) au succès mitigé et devient critique d’art, par sensibilité artistique à défaut de culture. Il écrit ainsi une centaine de fascicules sur la peinture abstraite, fait connaître entre autres Soulages et Chaissac. Bouquiniste sur les bords de la Seine, il rencontre Malraux qui lui propose des missions à l’étranger (reportages). Puis il s’intéresse à l’architecture du XXe siècle, une architecture utopiste, futuriste (il vénère Le Corbusier). Là encore, ses livres font référence. Puis ce seront ses romans autobiographiques (L’accent de ma mère, Enfance vendéenne, Ma sœur aux yeux d’Asie) et historiques (Les mouchoirs rouges de Cholet, La louve de Mervent, Les coquelicots sont revenus, parmi les plus célèbres).

Très étudié et très interviewé, parce que très atypique, Michel Ragon devenu professeur d’université (il passa sa thèse à 51 ans) eut l’émotion d’assister en 2017 à l’inauguration du collège Michel Ragon à Montaigu (Vendée).

Mme GIROIRE avait encore bien des choses à dire et des anecdotes à raconter. Mais le temps passant, il fut décidé de se retrouver, pour la dernière fois de la saison, autour du pot de l’amitié.

Mme GIROIRE peut cependant être satisfaite : elle a donné ou redonné le goût de lire l’œuvre de Michel Ragon à bien des personnes de l’assistance.

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