Le temps des ruptures statégiques vu par un marin

1626 : Richelieu crée la marine royale qui sera développée par Colbert.

2026 : pour les 400 ans de la Marine (devenue) Nationale, l’Association a convié l’Amiral Bernard Rogel1 à présenter les grands bouleversements stratégiques des cinquante dernières années. Devant un public très attentif, l’Amiral Rogel a développé le rôle joué par la marine et le nouveau monde qui nous attend.

I – 1976 -2015

En 1976, le monde est bipolaire, avec les « méchants » et les « bons » (pacte de Varsovie et OTAN) et nucléaire. C’est un monde facile à comprendre, imprégné par les dangers de la guerre dite « froide ».

En 1990, un nouveau monde se met en place avec la disparition de l’URSS, on ne craint plus la guerre ni les menaces existentielles. Les militaires sont chargés désormais de la défense (la marine a par exemple des missions contre le terrorisme). Cela a deux conséquences ;

  1. L’assouplissement stratégique de l’Europe puisqu’il n’y a plus de risque de guerre. En 1995, on considère la Russie comme se désagrégeant et la Chine fermée sur elle-même. Le budget de la défense tombe à 1,25% contre 5% auparavant.
  2. La mondialisation à travers la mer, la cybernétique, la libre circulation des données et des biens. On passe d’une logique de stocks à une logique de flux.

1995-2015 : on ne peut plus vivre sans cette logique de flux, les sociétés sont reliées au monde entier sans frein. S’il y a des menaces, elles sont loin. C’est une période de transition.

II – 2017 : se produisent cinq ruptures principales.

  1. Les stratégies de la force.

C’est le retour des stratégies de puissance militaire (Venezuela, Ukraine, mer de Chine, etc.). On ne parle pas de guerre, terme banni par l’OTAN et la diplomatie mais de « légitime défense » selon Trump et d’«opération spéciale » pour Poutine.

Cela a trois conséquences :

  • L’érosion considérable des traités internationaux : ils ne tiennent plus sur la parole donnée qui garantissait l’équilibre international.
  • Le retour du nucléaire dans le langage stratégique, Poutine assure la surenchère, Trump ordonne la reprise des essais d’armes nucléaires, entraînant le danger de prolifération.
  • Le réarmement mondial : tandis que l’Europe s’assoupissait, le reste du monde doublait ses dépenses (1500 milliards de dollars en 1990, 2718 en 2024). Les plaques stratégiques et les zones de puissance se déplacent. La Russie est une menace réelle pour l’Europe depuis 2009, avec le développement des armes, des cyberattaques, le contrôle des réseaux sociaux, les fake news etc. Son but est de fracturer les alliances. La principale menace est représentée par les sous-marins (400 sous-marins pour 50 pays). Le rapport de force Russie / UE+ UK + No est à égalité. Le grand choc stratégique futur oppose les USA à la Chine sur le terrain militaire, économique et d’influence.

En 2013, la Chine ouvre de nouvelles « routes de la soie » essentielles pour elle. Partie de rien, elle monte en puissance très rapidement et est devant nous maintenant à peu près partout. Elle ne présente pas de menace militaire directe mais étend peu à peu son influence.

2- La conflictualité croissante des espaces communs sur mer (problèmes des détroits et canaux stratégiques, ex. Ormuz) et dans l’espace exo atmosphérique (satellites rodeurs, espace militarisé, alors qu’il devait être utilisé seulement pour la communication), cyber espace (la menace devient individuelle).

3- Les nouvelles frontières.

Tous les théâtres stratégiques pour la marine sont renouvelés : les pays ont besoin de gagner de nouveaux terrains (ex. visées sur l’Arctique, Taïwan) La main mise sur la mer est essentielle pour la pêche, les métaux rares, la circulation, les infrastructures sous- marines (oléoducs, câbles sous-marins). Les câbles sont vitaux : s’ils sont coupés, il n’y a plus de communication, beaucoup plus importante que par l’espace. Des drones surveillent les fonds marins et les robots coupeurs de câbles.

4- La fulgurance technologique

Des outils nouveaux, comme l’I A dont la puissance a été multiplié par 1000 en 8 ans et la 5G (lasers, drones) sont apparus : la puissance traditionnelle est totalement dépassée (un char peut être détruit par un drone). Le fonctionnement des armées doit être complètement revu et les continents se livrent une compétition acharnée : maintenance évolutive, formation des marins, dérèglement climatique dont la problématique touche encore plus les marins avec l’augmentation du niveau des océans et la baisse des ressources de la pêche.

5- La France est-elle toujours une puissance ?

On sort de la période de mondialisation heureuse. Il faut s’adapter, changer de modèle économique et militaire, repenser la défense comme une matière globale (tous les ministres sont désormais concernés et pas seulement le ministère des Armées).

La France est une grande nation qui peut peser sur les affaires du monde par ses sous-marins nucléaires (quatre pays seulement en ont : les USA, la Russie, la Chine et la France) comme membre permanent du conseil de l’ONU (elle est écoutée, notamment en Asie), grâce à ses territoires ultramarins (aucun autre pays n’est présent dans tous les océans), enfin comme parlant au nom de l’Europe : la France est prête militairement ( dissuasion crédible, organisation adaptée, défense en profondeur en nette amélioration, budget de défense cohérent, armées très opérationnelles, alliances militaires et partenariats solides (OTAN) ).

Mais il faut améliorer la défense européenne qui représente 16% du PIB mondial, contre 17% pour la Chine et 26% pour les USA.

L’Amiral Rogel a répondu ensuite aux nombreuses questions du public, soucieux de la situation politique actuelle, établissant avec beaucoup de simplicité le dialogue, dialogue finalement interrompu par le bruit d’un bouchon rappelant que tous étaient attendus pour le traditionnel verre de l’amitié.

  1. L’Amiral Bernard Rogel a commencé sa carrière comme sous-marinier. Il a été le chef d’état-major de la Marine de 2011à 2016 puis chef de l’état-major particulier des présidents François Hollande (2016-2017) et Emmanuel Macron (2017-2020). ↩︎

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